Sentir Texte de Thierry Taittinger / illustration de Frédéric Pajak
Rencontres du troisiéme type

Mon ami, Massimo, sémillant photographe de mode rnilanais (pléonasme) avait été jusqu'à me laisser deux messages sur le portable: «Je suis très intrigué de savoir pourquoi tu es à Naples, une ville où les Français ne vont pas...» C'est vrai, Naples, on connait peu, on connait mal. Moins fetée que Venise, moins courue que Rome, moins admirée que Florence, Naples est quelque part sur notre géographie entre le chromo suranné (son «baiser de feu», son «golfe majestueux») et une sourde menace d'insécurité (le « mal napolitain » n'est plus la syphilis, mais toujours le vol à la tire). Une ville étape pour aller se recueillir sur les ruines de Pompéi ou pour filer vers les merveilles de la cote amalfitaine. Mais Positano attendra! J'ai rendez-vous à Naples pour rencontrer d'étranges Napolitains. Je souris tout seul dans le taxi piqué à 1'aéroport de Capodichino qui m'emmène vers l'ancienne Neapolis (ville neuve, en grec) en pensant un peu betement à un épisode de Signé Furax de Pierre Dac et Prancis BIanche, qui s'intitulait «L'étrange Napolitaine»... J'ai choisi mon chauffeur avec soin. Très important, le choix du chauffeur de taxi ! Surtout lorsqu'on connait le véritable thème de mon enquète : «Naples, dernier bastion du dandysme authentique. » Après avoir évité un moustachu aux allures de bandit calabrais, j'ai opté pour un grand jeune homme halé aux cheveux coupés ras et prématurément blanchis, très chic dans sa chemise Dolce & Gabbana débordant sur un jean impeccablement élimé. Ce sosie de Samy Naceri dans Taxi II est le cicérone adéquat pour un premier contact avec la cité. Sur son tableau de bord : une photo (encadrée) de Madonna, un pendentif « E.-T. » et la statue de la Liberté surmontée d'une croix (à Napoli, on aime l'Amérique et on craint Dieu). Entre deux sonneries de telefonino dont : j'apprécie l'infinie diversité des thèmes : musicaux (La Marche nuptiale de Mendelssohn, Laurel et Hardy, Ti : amo, I’ll survive), j'apprends qu'au jourd'hui c'est la San Giuseppe, une fete d'importance qui marque symboliquement la fin de l'hiver et le début du printemps. Cela a l'air de mettre en joie mon interlocuteur qui me fait un sourire aussi étincelant que les verres «miroir» des Ray Ban qui lui recouvrent la moitié du visage. Sentant avoir affaire à un mélomane, et connaissant le gout des Napolitains pour la canzonetta, je lui demande quel: est son artiste préféré. il me répond sans hésiter « Pino Daniele !» et comme s'il s'y attendait, me met illica une cassette du susdit (de la variété pop rock avec synthétiseur plutot braillarde). «Je 1'adore!: et il s'appelle Pino comme moi! » :
L'entrée dans Naples est envoutante, et meme si Pino est en train de me faire le «grand tour » (qui explosera le forfait de 23 euros préconisé par tous les guides), je ne regrette pas le spectacle, que l' on croirait mis en scène pour Moretti et Fellini réunis. À ma gauche, deux lesbiennes s’engueulent sur une Vespa, à droite, traverse un pretre en veste fluo, il ressemble à s'y méprendre à Mastroianni. Sur un mur lézardé, on annonce un concert de Paolo Fresu : pour dimanche, ainsi qu'une version moderne de Volpone. La rue est bruyante et joyeuse et tout le monde porte d'énormes lunettes de soleil alors qu'il fait à peine beau. Arès un invraisemblable dédale de ruelles, placettes, impasses, avenues, où j'expérimente les charmes de la conduite napolitaine (changements brusques de file, refus de priorité, voies à sens unique prises à l'envers, etc.), j'arrive enfin à destination: l'hotel San Francesco al Monte, sur les hauteurs de Vomero, le long du Corso Vittorio Emanuele. C'est un ancién monastère franciscain du XVI° transformé en hotel de luxe. Je n'ai pas trop le temps de m'y attarder mais je remarque que l'endroit est beau (avec sa somptueuse vue sur la baie de Naples) mais... vide. J’ai l'impression d'etre le seul client de l'établissement et la longue traversée des couloirs pour aller jusqu'à ma cellule - pardon, ma chambre - ne me rassure pas. Je repars aussi vite car je suis attendu à déjeuner par le personnage clé - l' expression est des plus appropriées, on le verra - de mon séjour napolitain: Giancarlo Maresca, surnommé« l'Avvocato», qui m'a été présenté comme le créateur d'un club de dandys.
Le rendez-vous est prévu au Circolo, le très select Yacht Club installé dans le petit port privé au pied du Castel dell'Ovo, l'austère forteresse façon: «Krak des chevaliers» qui fait face a: Santa Lucia. Arrivé en retard malgré moi (toujours cette terrible circulation!) j'enfile les vastes salons encombrés de trophées et de coupes du Circolo pour pénétrer dans la bibliothèque où m'attend l'Avvocato. Plus notaire qu'avocat avec ses petites lunettes dorées à la Cavour et son air strict, Maresca n'a pas exactement le coté flamboyant qu'on attendrait d'un dandy. A la façon dont il toise mon costume en velours prune à larges rayures tennis, je ne suis pas sur non plus de correspondre à ses critères d'élégance. En découvrant le nom véritable du club qu'il a créé, « Cavalleresco Ordine dei Guardiani della Nove Porte» (l'Ordre chevaleresque des gardiens de la 9 porte), je devine que l'esprit et les enjeux de sa démarche ne sont peut etre pas ceux que j'avais imaginés.
A priori, les activités de « l'Ordre »: séminaires sur « la cravate », «le col de chemise », « l'art du baisemain », « le choix d'un cigare », « la tauromachie » ne sentent pas le soufre. Mais quel rapport avec la « 9e porte» ? Cette rigueur dans l'accessoire, cette quète dans le superflu s'apparente à une recherche sur soi, une connaissance de l'àme humaine qui en vaut bien d'autres. Dieu est un fumeur de havane, chantait Serge Gainsbourg; après tout le Grand Architecte porte peut-ètre un neud papillon. N'empeche, j'ai comme l'impression d'etre Johnny Depp dans le film de Polanski, La 9e Porteou le héros hagard subit toutes les étrangetés jusqu' à la révélation fInale: «Des ténèbres sortira la lumière... » Brrr !
Après un déjeuner de praires, pasta et ragu, arrosé d'un excellent vin des iles Lipari (Malvasia delle Lipari, 2001) au cours du quel Maresca m'explique, entre autres affirmations définitives, sa conception de la vraie pizza, «une noix de gras de porc au centre, de l'huile autour, de la mozzarella d'un jour, et surtout jamais de tomates fraiche, toujours de la boite!» et l'un des grands principes de sa vie «surtout ne jamais etre l'esclave des femmes !», nous nous retrouvons Via Partenope, sur la promenade du bord de mer.
Passé l'Excelsior, jadis célèbre pour avoir accueilli Caruso et aujourd'hui bien décati, l'Avvocato, très chic avec son 3/4 en gabardine beurre frais et son Borsalino demi-bord, saisit un de ses quatre téléphones portables dans la :micromallette qui ne le quitte pas : « Maintenant, je vais appeler une amie - Allo Olga?» (je comprends qu'il parle avec Olga Berluti, l'illustre bottière). L’Avvocato a pour mission de m'initier aux hauts lieux du dandysme napolitain. Première halte: Marinella, dans Riviera di Chiaia, fàce aux jardins de la Villa Communale. C'est le temple de la cravate depuis 1914: des centaines de modèles, de motifs, de couleurs, de matières, dans une élégante boutique «à l' anglaise». On me remet cérémonieusement un livret m'expliquant les origines (remontant aux pharaons d'Egypte, encore un signe...) de ce petit morceau de tissu, symbole de « statut socia1» et « seule fantaisie autorisée de 1'homme élégant. Il parait que François Mitterrand et Jaques Chirac avaient au moins un passion en commun: les cravates de Marinella. En tout cas, Maresca est aux anges, il vient de repérer un lot de cravates «vintage» comme il les aime: format ficelle, en synthétique des années soixante. Moi qui n'en porte plus que très rarement, je me sens assez vite en proie à de soudaines montées de cravatophobie. L'Avvocato, qui n'est pas sot, s'en est aperçu et m'entraine à l'air libre en me disant « maintenant, allons voir les chemises ! ». Nous nous retrouvons au fond d'une cour pavée, Via Calabritto (le Faubourg-Saint-Honoré napolitain) où est installée Merolla & De l'Ero, très réputée Camiceria. Des dames d'age mur y repassent, piquent et cousent dans une ambiance bon enfant. La charmante Gabriella De l'Ero qui s'empresse de prendre mes mesures n'a pas trop de difficulté à me convaincre de commander quatre chemises. L'Avvocato est là pour me conseiller dans le choix des tissus, des cols, des boutons, des poignets, (avec la petite patte sur la manche pour y glisser la montre qui, en Italie, se porte dessus et pas dessous, comme la barbe du Capitaine Haddock). Je fais rire toute la boutique en disant que je souhaite un col «à la Travolta», ce qui a l'air de consterner l'ami Maresca qui m'aurait plutot vu avec un «col anglais». Mais «andiamo!», mon parcours initiatique ne fait que commencer, d'autres sortilèges sont prévus.
Le Laboratorio Rubinacci, Via Filangieri, surnommé l'Hermès du Sud, est l'un d'eux. Le Maestro en personne, Mario Rubinacci, m'attend dans ses salons d'essayage après la fermeture de la boutique. Cet homme à lui seu1 est un condensé de toute l'élégance à l'italienne: la voix est suave, le port altier, il ne marche pas, il glisse au milieu des comptoirs, faisant négligemment admirer au passage la coupe parfaite de sa veste en cachemire, avec un geste de l'avant-bras comme suspendu en l'air à la manière d'Ugo Tognazzi. « Voulez vous voir quelques tissus ? » me demande-t-il en un français impeccable. Nous le suivons dans le Saint Graal où sont rangées les étoffes et suspendues sur des cintres les dernières commandes. Avec une habileté de magicien, il me met sous les yeux les grands livres d'archives où sont : consignés depuis soixante-dix ans les mesures et les choix des clients. A chaque fois, il y a une date, un petit morceau de tissu et des noms qui font rever : Charlie Chaplin, Fred Astaire, Vittorio De Sica (à plusieurs reprises), Gianni Agnelli, Marcello Mastroianni...« Un costume sur mesure: vous ferait-il plaisir?» me demande le tentateur. Difficile de dire non... Sur un imperceptible claquement de ses doigts, un rideau s' ouvre et un petit : homme jaillit pour la prise des dites mesures. Il ne reste plus qu'à choisir un tissu et une coupe. Rubinacci opte pour un croisé droit en lin blanc cassé avec un revers «yachtman.» J'obtempère ! Le délai de confection n'est pas precise mais «deux essayages seront nécessaires» (sur pIace...). Quel talent, ces Napolitains! L'Avvocato, qui de son coté a ajouté quelques pièces supplémentaires à sa collection de cravates, m'informe que nous avons un ultime rendez-vous. «Après la mode, l'art!» précise t-il d'un air mystérieux. En pénétrant dans les entrailles de l'ancienne ville gréco-romaine, au moment où la nuit tombe, en suis à me demander à quelle sorte d'art le grand maitre des Chevaliers de la 9e porte peut-il bien s’intéresser?
La réponse est La Scarabattola (la petite armoire), en apparence une paisible échoppe de créateurs de santons napolitains comme il en existe des dizaines, Via dei Tribunali, en apparence seulement... A l'intérieur du long corridor bordé de vitrines qui constitue le magasin des sujets religieux, bien sur, dans la meilleure tradition baroque, mais entre une Madone, un enfant Jésus, des rois mages... il y a des diables! Des dizaines de diables! Griffus, cornus, et meme mamelus! Ils s'appellent Lubriconio, Bellator, Baffardillo, Merdaleus, Malmagistro...
Le clou de cette sarabande est une hermaphrodite luciférien, au sourire de Joconde et au ventre piercé, minutieusement reproduit dans sa glorieuse ambiguité! Nous sommes dans l'atelier des frères Scuotto, trois diablotins hilares tout de noir vetus qui perpétuent l'ancienne tradition des femminielli, ces etres mi homme, mi-femme vénérés depuis la plus haute antiquité, et objet de procession dans les rues de Naples il n'y a pas si longtemps encore. Maresca, impassible derrière ses lunettes dorées, apprécie l'effet produit. Un autre personnage étrangement immobile, comme hébété sur sa chaise dans un coin de la pièce, attire mon regard. Il a l’air d'un simplet de village comme dans les films de Pasolini. «N'ayez pas peur !, me dit en riant : Raffaello Scuotto, c'est Beppo! Il a soixante-trois ans mais dans sa tete il a trois ans ! Les enfants lui jetaient des pierres dans la rue alors nous l'avons adopté et nous en avons fait un santon...» Le fait est que je retrouve la physionomie du Ravi sur la plupart des personnages dans les vitrines, il y a meme un diable qui lui ressemble...
On me ramène enfin à mon hotel ou je n'aspire qu'à la quiétude d'une nuit réparatrice. Hélas, mon sommeil sera troublé par de terribles cauchemars «Maresca et les Chevaliers de la 9e porte», parmi lesquels je reconnais Mario Rubinacci, les frères Scuotto et tout le personnel de Marinella me fait comparaitre devant une sorte de tribunal pour une obscure affaire de cravates!
Thierry Taittinger

  Dalla rivista francese SENSO - Magazine de sens et des mots - del Maggio-Giugno 2004 n. 14